Attention, ces photos ne montrent pas des Kényanes manifestant contre le "manque d'hommes pour les rendre enceintes"

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Des photos censées montrer des femmes kényanes qui "envahissent les rues pour manque d'homme pour les rendre enceintes (sic)" ont été partagées près de 2.000 fois sur Facebook depuis le 21 juin. Attention: ces images ont en réalité été prises pendant des manifestations contre les violences faites aux femmes, au Kenya et en Afrique du Sud. 

C'est une histoire "insolite", clament des pages et comptes Facebook relayant des photos de manifestantes dans les rues d'une ville ensoleillée. Selon ces publications, ces images montrent des femmes kényanes qui ont envahi "les rues pour manque d'homme pour les rendre enceintes".

Les trois photos utilisées utilisées pour illustrer cette rumeur ont été partagées près de 2.000 fois sur Facebook depuis le 21 juin (1, 2, 3, 4...). On y voit une foule de femmes défilant devant des immeubles, le bras levé. Certaines d'entre elles semblent scander des slogans, quand d'autres semblent danser.

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 29 juin 2021

 

Des manifestations contre les violences faites aux femmes

Ces photos, en réalité, n'ont rien à voir avec une quelconque manifestation destinée à dénoncer le "manque d'homme". Une recherche d'images inversée permet de retrouver la première image, celle où une femme en t-shirt noir tient un sifflet entre ses lèvres, la main en l'air, sur le site du quotidien kényan The Star. 

Cette image illustre un article de février 2018 intitulé "Corrupt medics, clueless judges hampering war on GBV - Action Aid" (Selon Action Aid, la corruption dans le milieu médical et le désarroi de la justice entravent la lutte contre les violences de genre). 

La légende indique qu'elle montre des femmes participant à une manifestation sous le mot d'ordre #MyDressMyChoice (je m'habille comme je veux), à Nairobi, le 17 novembre 2014. Elle provient de l'agence de presse britannique Reuters, et a été publiée par plusieurs médias internationaux à l'époque de cette campagne de protestation (ici, ici et ici). 

Capture d'écran du site de The Star, réalisée le 29 juin 2021

C'est une agression envers une femme dans une station-service des environs de Nairobi, en septembre 2014, qui avait déclenché cette campagne. La victime avait été déshabillée de force et agressée sexuellement, son téléphone et son argent lui avaient été volés par la foule, le tout filmé et diffusé sur les réseaux sociaux. Suit à cette affaire, un millier de personnes étaient descendues dans les rues de Nairobi en vêtements moulants pour dénoncer les violences faites aux femmes. 

Les deux autres images accompagnant la rumeur qui circule sur Facebook ont été prises selon toute vraisemblance lors d'un même événement: au moins trois femmes apparaissent en effet sur les deux  photos, habillées de la même manière (à gauche avec un gilet vert et une jupe bleue ; au centre avec un t-shirt rayé et un bermuda beige ; à droite avec un débardeur rouge et une jupe taupe). 

Capture d'écran d'une photo dans une publication Facebook, réalisée le 29 juin 2021
Capture d'écran d'une photo dans une publication Facebook, réalisée le 29 juin 2021

 

 

Une recherche d'images inversée renvoie vers un article de la BBC publié en mars 2008, intitulé "SA protest over miniskirt attack" (Manifestation sud-africaine en réaction à l'agression d'une femme en minijupe). Ce rassemblement, selon l'article, avait été organisé après l'agression d'une jeune femme à Johannesbourg, molestée par des chauffeurs de taxis et des vendeurs qui avaient jugé sa tenue - une courte jupe en jean - indécente.

Si les photos virales n'apparaissent pas dans cet article, une recherche sur Google avec les mots-clefs "south africa mini skirts johannesburg 2008 pictures" ("Afrique du sud mini jupes johannesbourg 2008 photos") renvoie vers une image, similaire prise par le photographe sud-africain Petros Rapule: on y voit au premier plan l'une des femmes visibles dans les photos virales sur Facebook, en gilet vert et jupe bleue. Petros Rapule l'a publiée sur son compte Flickr le 29 février 2008.

Capture d'écran du site Flickr, réalisée le 30 juin 2021

Selon la légende associée à ce cliché, l'image montre des "femmes en mini-jupes" lors d'une manifestation "jusqu'à la station de taxi Jack Mincer, dans la rue Noord de Johannesbourg", la métropole sud-africaine. Les manifestantes s'étaient réunies pour "exprimer leur colère contre les chauffeurs de taxi" qui avaient agressé sexuellement une jeune fille habillée de cette même manière, précise la légende.

A l'arrière-plan, on aperçoit d'ailleurs deux autres femmes qui portent un t-shirt identique à celui que portent deux femmes dans une des photos virales (rectangles jaunes). 

Capture d'écran d'une photo trouvée sur Flickr, réalisée le 30 juin 2021
Capture d'écran d'une photo sur Facebook, réalisée le 30 juin 2021

 

 

Sur ces t-shirts figurent les lettres APF,  le sigle de l'Anti-Privatisation Forum, une organisation anticapitaliste créée à Johannesbourg en 2000. 

De plus, en observant l'arrière-plan de la photo dénichée sur Flickr, nous pouvons confirmer qu'elles ont bien été prises à Johannesbourg. Sa légende indique en effet que la manifestation s'est déroulée à proximité de la station de taxi Noord. Or sur Google Maps, on distingue les mêmes immeubles et le même lampadaire le long de Plein Street, à quelques pas de cet endroit (rectangles rouges). 

Capture d'écran d'une photo trouvée sur Flickr, réalisée le 30 juin 2021
Capture d'écran de Google Maps, réalisée le 30 juin 2021

 

 

Pour revenir à la rumeur selon laquelle des femmes kenyanes auraient manifesté pour demander à des hommes de "les rendre enceintes", aucune trace d'un tel événement n'a pu être retrouvée par l'AFP sur Internet, que ce soit dans des médias locaux ou nationaux. En 2014, une station de télévision kenyane avait rapporté que, dans le comté de Taita-Taveta (sud), des femmes se plaignaient auprès de leur conseiller local de l'alcoolisme de leurs maris, qui les empêcherait de procréer. Néanmoins, ce reportage ne faisait état d'aucune manifestation organisée à ce sujet. 

2 juillet 2021 Modification des légendes des captures d'écran
Traduction et adaptation :
Marion Lefèvre