
Cette photo d'un péage incendié a été prise à Abidjan, et non à Dakar
- Cet article date de plus d'un an
- Publié le 17 mars 2023 à 18:34
- Lecture : 5 min
- Par : Marin LEFEVRE
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Un péage en feu, surplombé d'épais nuages de fumée noir. "Autoroute. Dakar", légendent sobrement les internautes qui partagent cette photo.

L'image cumule plus de 600 partages sur Facebook, moins de 24 heures après que plusieurs quartiers de Dakar ont été le théâtre de scènes de guérilla entre jeunes Sénégalais et forces de l'ordre pendant la comparution de l'opposant Ousmane Sonko dans un procès dont pourrait dépendre sa candidature à la présidentielle de 2024.
Le politicien est poursuivi par le ministre du Tourisme Mame Mbaye Niang, un responsable du parti présidentiel, pour "diffamation, injures et faux". Outre cette affaire, M. Sonko fait l'objet depuis deux ans d'une autre procédure pour "viols et menaces de mort" après une plainte d'une employée d'un salon de beauté de Dakar où il allait se faire masser.
Ces deux dossiers judiciaires font peser une hypothèque sur sa candidature à la présidentielle de 2024 et sont sources de tensions depuis deux ans dans ce pays réputé être un rare îlot de stabilité dans une région troublée. M. Sonko crie au complot ourdi par le pouvoir pour l'éliminer politiquement, alors que le président en exercice Macky Sall entretient le doute quant à son intention de briguer ou non un troisième mandat.
Un péage brûlé à Abidjan en 2022
Attention cependant, l'image virale n'a pas été prise au Sénégal mais à Abidjan, en Côte d'Ivoire. Elle montre un feu qui s'est déclaré au péage d'Attinguié, au nord-ouest de la capitale ivoirienne, en avril 2022.
Une recherche d'image inversée sur le moteur de recherche Google permet de retrouver plusieurs sites d'actualités ivoiriens (1, 2) évoquant l'incident. Nombre d'entre eux ont couvert l'événement ou publié sur Facebook à ce sujet, comme l'indique une recherche sur Google et Facebook avec les mots "péage attinguié feu" (1, 2, 3, 4, 5...).
Selon ces différents articles, une voiture a pris feu en début de soirée le 19 avril 2022 à ce péage au nord-ouest d'Abidjan. L'incendie s'est propagé aux cabines voisines avant d'être maîtrisé par les pompiers, comme l'avait rapporté à l'époque le ministère de l'Equipement et de l'entretien routier, le Groupement des sapeurs-pompiers militaires et la plateforme d'alerte Police Secours sur Facebook.
De nombreuses similitudes permettent en effet d'établir qu'il s'agit du même péage : les séparateurs rouges et blancs (en rouge), le toit (en vert) et les piliers oranges (en bleu).


On peut également vérifier grâce au logiciel de cartes collaboratif Mapillary que ces photos proviennent bien toutes du même endroit, le long de l'autoroute du Nord en Côte d'Ivoire.

Dernier point, les péages dakarois ne ressemblent pas à celui visible dans la photo virale, écartant définitivement l'hypothèse d'une image témoignant des affrontements du 16 mars, comme le montrent la vue au sol sur Google Maps à plusieurs endroits le long de l'autoroute sénégalaise.

Accrochages et déploiement policier
Le 16 mars, des centaines de policiers et de gendarmes casqués en tenue anti-émeute ont été déployés à Dakar et un impressionnant dispositif sécuritaire a transformé le tribunal où comparaissait M. Sonko en camp retranché. L'activité de la métropole tournait au ralenti. De nombreuses écoles sont restées fermées.
Des accrochages ont été rapportés dans d'autres quartiers. Aucun bilan humain ou matériel de ces incidents n'a été rapporté à date de publication de cet article, bien que des vidéos montrant des véhicules en feu circulent sur les réseaux sociaux.
Le trajet de M. Sonko jusqu'au tribunal sous forte escorte policière à travers une ville en état d'alerte a été émaillé de troubles. Les forces de sécurité ont fini par extraire M. Sonko de sa voiture pour le transférer de manière musclée dans un véhicule blindé et le conduire au palais de justice. "J'ai été brutalisé. Le régime ne compte que sur les forces de sécurité", a-t-il dit une fois à la barre. Ceux qui l'accompagnaient accusent les forces de sécurité de les avoir aspergés de lacrymogènes pour les extirper de la voiture.

M. Sonko a expliqué avoir voulu choisir son itinéraire et craindre pour sa vie sur celui choisi par la police. Il s'est fait ausculter par un médecin au tribunal, l'une des interruptions et multiples incidents de cette audience sous haute tension. Le procès a finalement été renvoyé au 30 mars et a dégénéré en pugilat à la sortie de la salle entre membres de l'entourage des deux parties.
En mars 2021, la mise en cause de l'opposant dans l'affaire de viols présumés et son arrestation sur le chemin du tribunal avaient contribué à déclencher les plus graves émeutes depuis des années au Sénégal, faisant au moins une douzaine de morts. Les tensions vont à nouveau grandissant à l'approche de la présidentielle de 2024.