Cette photo montre un étudiant sénégalais en 2021, et pas le journaliste Pape Alé Niang

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Plusieurs internautes s'inquiètent de "l'état de Pape Alé Niang", journaliste sénégalais qui vient de passer près de deux mois en prison, accusé de "nuire à la défense nationale", en partageant une photo d'un homme très diminué sur Facebook. Attention : si le journaliste, qui a été remis en liberté provisoire le 10 janvier, est "extrêmement éprouvé" après avoir entamé une grève de la faim selon l'un de ses avocats, l'image qui circule sur les réseaux sociaux ne montre pas Pape Alé Niang mais un étudiant sénégalais en juillet 2021, comme ce dernier l'a confirmé lui-même à l'AFP et comme attestent plusieurs articles publiés à cette époque.

Une photo d'un homme en chemisette rouge, allongé, les yeux clos et l'air épuisé circule sur Facebook et WhatsApp depuis début janvier au Sénégal. Selon les internautes qui la partagent, elle montre le journaliste sénégalais Pape Alé Niang souffrant des conséquences de sa grève de la faim entamée le 20 décembre, date de son renvoi en prison pour des "informations de nature à nuire à la défense nationale".

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 6 janvier 2023

Cette photo a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux, notamment sur Facebook, depuis début janvier. Patron du site d'informations Dakar Matin, Pape Alé Niang avait d'abord été détenu plus d'un mois près de Dakar pour "divulgation d'informations de nature à nuire à la défense nationale", "recel de documents administratifs et militaires" et "diffusion de fausses nouvelles".

Il a ensuite été remis en liberté et placé sous contrôle judiciaire le 14 décembre, avant de voir son contrôle judiciaire révoqué par le parquet de Dakar le 20 décembre, une décision justifiée par les "sorties médiatiques" du journaliste qui sont "une violation des obligations" qui lui défendaient "de communiquer sous aucune forme sur les faits objets de poursuite".

Le journaliste observait une grève de la faim depuis son renvoi en prison, d'où il a été transféré vers un hôpital de Dakar le 25 décembre, jusqu'à sa libération mardi 10 janvier. Le juge a ordonné la remise en liberté provisoire sous contrôle judiciaire, avec interdiction stricte de s'exprimer sur le dossier, interdiction de quitter le territoire, et obligation de remettre son passeport et de se présenter au cabinet du magistrat instructeur une fois par mois, a dit à l'AFP l'un de ses conseils, Me Moussa Sarr.

Le journaliste, dont le cas a mobilisé un certain nombre de confrères et de personnalités, est "extrêmement éprouvé" par sa grève de la faim "mais il a un moral inoxydable", a-t-il dit. Il est toujours hospitalisé, a-t-il ajouté.

Un autre de ses avocats, Me Ciré Cledor Ly, a indiqué que son client devrait cesser sa grève de la faim. "Il a tenu bon, c'était très dur, mais c'était un combat de principe qu'il menait et qu'il a gagné", a-t-il dit, tout en déplorant que son client reste bridé par le contrôle judiciaire alors que, selon lui, l'affaire a des motivations "politiques".

Photo prise en juillet 2021

Attention cependant : la photo virale n'a rien à voir avec la situation de Pape Alé Niang. Plusieurs internautes vigilants ont d'ailleurs alerté dès l'émergence de cette image sur les réseaux sociaux, sur Facebook et sur Twitter notamment.

"Ce n’est pas PAN [Pape Alé Niang, ndlr] sur la photo mais un camarade de la FSJP [Faculté des sciences juridiques et politiques, ndlr] de l’UCAD [Université Cheikh Anta Diop, ndlr] l’image date de 2021 je crois lors de leur grève de faim suite à l’exclusion abusive d’étudiants de ladite faculté", commente ainsi @biiraanees sur Twitter. Même son de cloche sur la page Facebook Buzz, qui qualifie l'image de "manipulation".

"Cette photo est de l'étudiant Papa Abdoulaye Toure (...), le jeune étudiant renvoyé de l'université le 29 juillet 2021 qui poursuivait sa grève de faim malgré son évacuation [pour cause de malaise, ndlr]", affirme l'administrateur de cette page. "Cette photo est fake", a renchéri le 5 janvier auprès de l'AFP Ibrahima Lissa Faye, membre de la direction de la Coordination des associations de presse (CAP), confédération syndicale engagée dans la lutte pour la libération de Pape Alé Niang.

Contacté par l'AFP le 9 janvier, Pape Abdoulaye Touré a confirmé qu'il s'agissait bien là d'une photo de lui "prise lors de la grève de la faim des étudiants injustement suspendus de toutes les universités publiques du pays en juillet 2021, dont cinq ans pour ma personne et deux ans pour les autres camarades étudiants" et dénonce un "montage". Il précise qu'ils avaient entamé leur grève de la faim devant l'université Cheikh Anta Diop (Ucad) de Dakar "pour contester cette décision du conseil de discipline" de l'institution.

Ces suspensions avaient été décidées début juillet par le conseil de discipline de l'Ucad en réaction à la participation massive des étudiants sénégalais au mouvement de contestation qui a secoué le pays en mars 2021, après l'arrestation de l'opposant Ousmane Sonko, visé par des accusations de viol, qu'il réfute et attribue à un complot ourdi par le président Macky Sall pour l'écarter de la scène politique. Une manière aussi d'exprimer leur colère face à un avenir morose, alors qu'ils se retrouvaient confrontés à la précarité et aux aléas de la crise sanitaire.

Si une partie des manifestants avaient envahi les rues sénégalaises pourréclamer la libération du député, troisième lors de la dernière présidentielle en 2019 et sérieux candidat pour celle de 2024, les étudiants, eux, demandaient, comme ils le font depuis des années, une amélioration de leurs conditions de vie et d'études.

On retrouve en effet l'image virale dans plusieurs articles ou publications datant de cette époque, évoquant la grève de la faim de Pape Abdoulaye Touré et de ses camarades sur les sites de médias locaux (1, 2, 3) et sur Facebook. L'image virale que nous vérifions a été recadrée, mais plusieurs éléments démontrent qu'il s'agit bien du même cliché : la serviette sous la tête de l'étudiant allongé (cercle vert), le coussin à côté de lui (rectangle rouge), la position de la manche et du foulard de la personne qui le surplombe (rectangles bleu et rose), jusqu'à la chemisette à carreaux rouge qu'il porte (cercle rouge).

Capture d'écran d'une photo sur Facebook, réalisée le 9 janvier 2023
Capture d'écran d'une photo du site Sunuker.net, réalisée le 9 janvier 2023

 

 

On retrouve d'ailleurs d'autres photos de Pape Abdoulaye Touré prises le même jour, portant la même tenue vestimentaire, sur Facebook et dans cet article de Dakar Actu :

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 9 janvier 2023
Capture d'écran du site Dakar Actu, réalisée le 9 janvier 2023

 

 

S'il est impossible de confirmer avec certitude qu'il s'agit là bien d'un "montage" comme le dénonce Pape Abdoulaye Touré, on peut noter néanmoins que dans la photo virale, le visage de l'étudiant semble modifié. Dans la photo originale, la manche de la personne qui se penche sur lui cache une plus grande zone de la partie droite de son visage (rectangle rouge) ; son oreille gauche a également disparu dans la photo que nous vérifions, comme si un autre visage avait été apposé sur celui de l'étudiant (rectangle bleu).

Capture d'écran d'une photo sur Facebook, réalisée le 9 janvier 2023
Capture d'écran d'une photo du site Sunuker.net, réalisée le 9 janvier 2023

 

 

"Etouffer la liberté de la presse"

Pape Alé Niang "ne doit pas être la cible d'une stratégie visant à étouffer la liberté de la presse au Sénégal", avait déclaré à l'AFP Sadibou Marong, responsable de Reporters sans frontières (RSF) en Afrique de l'Ouest, présent à la manifestation ayant rassemblé une centaine de personnes pour réclamer la libération de "PAN" à Dakar le 4 janvier.

Des journalistes sénégalais organisent une manifestation en soutien à leur collègue Pape Alé Niang, incarcéré, à la maison de la presse de Dakar le 4 janvier 2023. ( AFP / SEYLLOU)

Dans un message publié le 3 janvier, Pape Alé Niang avait déclaré vivre "de manière stoïque l'abominable épreuve qu'on m'inflige pour un dessein non encore avoué". La veille de sa remise en liberté, Ibrahima Lissa Faye de la CAP, s'était dit "très préoccupé" par l'état de santé du détenu auprès de l'AFP. "Il ne parle presque plus, ne se lève plus de son lit", précisait ce responsable, ajoutant que son état de santé "très critique" avait conduit au dépôt d'une nouvelle demande de remise en liberté provisoire par ses conseils le 4 janvier.

La détention du journaliste a suscité une vague de critiques de la presse et de la société civile à l'égard des autorités. Le Sénégal est volontiers loué par ses partenaires pour ses pratiques démocratiques, mais les défenseurs des droits humains nuancent cette appréciation. Le pays est 73e sur 180 au dernier classement sur la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières, en recul de 24 places par rapport à 2021.

11 janvier 2023 Le journaliste Pape Alé Niang a été remis en liberté provisoire mardi 10 janvier