Non, ce drapeau fait de cheveux ne fait pas référence aux manifestations en Iran

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Depuis plus d'un mois, l'Iran est touché par des manifestations d'une ampleur inédite depuis la Révolution islamique de 1979, et dont l'issue demeure incertaine. Ce mouvement de contestation a été déclenché le 16 septembre par la mort de Mahsa Amini, trois jours après son arrestation pour enfreinte au port du voile. Sur les réseaux sociaux, un drapeau fait de cheveux noirs est massivement partagé comme symbole de ces protestations. Cependant, il s'agit en réalité d'une oeuvre réalisée par l'artiste belge Edith Dekyndt en 2014, intitulée "Ombre Indigène". Contacté par l'AFP, la galerie d'art contemporain Greta Meert, qui représente la plasticienne, confirme que cette création n'est pas liée aux manifestations iraniennes. Selon l'ONG Iran Human Rights, plus de 120 manifestants ont été tués depuis le début de ce mouvement.

"Cette image de cheveux coupés et hissés en drapeau sera la photographie du siècle #IranProtests2022", avait en premier écrit la réalisatrice indienne Leena Namimekalai, le 22 septembre, accompagnant son tweet d'une photo d'un drapeau fait de cheveux noirs, flottant dans le ciel et hissé sur un bâton en bois.

Très vite, cette photographie a été reprise par différents comptes et partagée plusieurs milliers de fois sur Twitter et Facebook (1, 2, 3), comme symbole des manifestations en Iran. Les internautes commentant : "Les femmes iraniennes. Elle coupent leurs cheveux et en font un drapeau. La puissance admirable de ce symbole face à la brutalité de la dictature des mollahs."

Capture d'écran d'une publication Twitter réalisée le 18 octobre 2022.
Capture d'écran d'une publication Twitter réalisée le 18 octobre 2022.

 

 

Des contenus similaires ont également été diffusés en hindi, anglais, turc, portugais et catalan.

Ces messages ont commencé à circuler après la mort, le 16 septembre, de Mahsa Amini, une jeune Kurde iranienne de 22 ans, après son arrestation par la police des moeurs pour enfreinte au port du voile, qui a déclenché une vague de protestations en Iran.

Depuis, nombre de jeunes femmes ont été le fer de lance des manifestations, criant des slogans antigouvernementaux, enlevant et brûlant leur foulard, coupant leurs cheveux, et tenant tête aux forces de sécurité dans les rues.

Un mois plus tard, le mouvement de protestation qui a commencé dans le Kurdistan iranien, la province natale de Mahsa Amini, s'est étendu dans tout le pays, gagnant écoles, universités et même raffineries de pétrole. Ce mouvement place les autorités iraniennes face à l'un de leurs plus grands défis depuis la Révolution islamique de 1979.

Carte d'Iran situant les principaux lieux des manifestations depuis la mort de Mahsa Amini le 16 septembre.

Une oeuvre d'une plasticienne belge de 2014

Cependant, la photographie du drapeau fait de cheveux n'a rien à voir avec ces événements.

Une recherche inversée d'image sur Google a montré qu'il s'agit d'une oeuvre de l'artiste belge Edith Dekyndt, intitulée "Ombre indigène" et réalisée en 2014.

On peut retrouver la photographie dans cette interview de juin 2020, avec en légende : "Edith Dekyndt, Ombre indigène, vidéo, 2014".

Une photo similaire a été publiée sur le site du centre d'art contemporain Wiels, à Bruxelles, à l'occasion de l'exposition Dekyndt, en 2016. Dans le catalogue correspondant, on retrouve la description de l'oeuvre à la page 31 : "Un drapeau fait de poils a été cloué au sol et filmé sur des rochers de la côte du Diamant, en Martinique. Là, précisément, où dans la nuit du 8 avril 1830, un navire négrier clandestin transportant une centaine de captifs africains fut traîné sur les rochers avant d'être complètement détruit."

L'île caribéenne de la Martinique est une région d'outre-mer de la France et, historiquement, un port d'escale pour les navires négriers.

Capture d'écran du catalogue de l'exposition Dekyndt, au centre d'art contemporain Wiels à Bruxelles en 2016, réalisée le 18 octobre 2022. ( Chloé RABS)

Edith Dekyndt a également déclaré avoir été inspiré par le travail de l'auteur et philosophe Edouard Glissant, l'un des plus importants écrivains français des Caraïbes, dont les textes portent sur le colonialisme, l'esclavage, le racisme et la diversité culturelle.

Contacté par l'AFP, Magali Wyns, porte-parole de la galerie d'art contemporain Greta Meert, basée à Bruxelles, qui représente l'artiste, a confirmé que l'œuvre n'avait aucun lien avec les protestations en Iran liées à la mort de Mahsa Amini.

"L'œuvre intitulée 'Ombre Indigène Part 2 (Île de la Martinique)' est une installation vidéo, et non une image, créée en 2014 par Edith Dekyndt", a précisé Magali Wyns.

Plus de 120 morts

Mercredi 5 octobre, de nombreuses actrices et chanteuses françaises - dont Isabelle Huppert, Marion Cotillard, Isabelle Adjani - se sont coupées une mèche de cheveux en solidarité avec la lutte des femmes iraniennes, dans une vidéo publiée sur le compte Instagram "soutienfemmesiran".

"Le peuple iranien, les femmes en tête, manifeste au péril de sa vie. Ce peuple n'espère qu'un accès aux libertés les plus essentielles. Ces femmes, ces hommes, demandent notre soutien", affirment-elles dans un message écrit accompagnant la vidéo.

Plus de 120 manifestants, dont 27 enfants, ont été tués dans la répression des manifestations en Iran, selon un bilan de l'ONG Iran Human Rights (IHR) basée à Oslo.

D'après Amnesty International, les manifestations sont "brutalement réprimées" par les forces de l'ordre qui ont ouvert le feu à balles réelles, tirant des billes de plomb sur les protestataires à bout portant.

Les autorités ont aussi procédé à un nombre croissant d'arrestations, ciblant notamment des journalistes, des militants et des artistes.

Lundi 18 octobre, plus de 40 organisations de défense des droits humains ont exprimé "leurs vives préoccupations" face à "la machine de répression déployée par les autorités iraniennes" et ont appelé l'ONU à enquêter d'urgence.

Traduction et adaptation :