Le meurtre de Bernadette ou la cruelle inutilité d'un contrôle judiciaire

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Le 7 juillet à Villeurbanne, une dispute éclate chez Bernadette et Gilou, 43 et 45 ans. Elle vient de découvrir des messages d'autres femmes sur son téléphone, et appelle sa belle-soeur pour tout lui raconter. "Vola", comme on la surnomme, n'en peut plus et veut quitter son mari.

Hors de lui, Gilou lui prend son téléphone. Le ton monte, et il lui serre le cou si fort qu'elle perd connaissance. Prévenue, la nièce de Gilou a le réflexe d'appeler la police. Mais c'est lui qui leur ouvre la porte, et désamorce l'intervention.

Depuis leur mariage en 2014, Gilou était constamment sur le dos de Bernadette. Il n'était pas décrit comme violent physiquement, mais la rabaissait sans cesse par ses brimades et sa méfiance permanente. Et ne supportait pas qu'elle voie d'autres gens, à part ses sœurs à lui.

Avait-il peur de ce qu'elle pouvait dire à d'autres, ou qu'elle en profite pour s'émanciper ? Dès qu'elle parlait avec quelqu'un, il s'arrangeait pour la rappeler juste après. Elle ne faisait que se plaindre de lui. Mais en public, il restait discret et taiseux. Et elle, douce et conciliante.

Jusqu'à la dispute du 7 juillet où Bernadette, après avoir perdu connaissance, a pour la première fois dit qu'elle craignait pour sa vie.

Cela faisait déjà un moment qu'elle voulait le quitter. Elle ne l'avait pas fait jusque là car, dans ce couple originaire de Madagascar, elle restait dépendante: c'est grâce à leur mariage en 2014 et au fait qu'il avait un métier, chauffeur-routier, qu'elle a pu rester en France.

Mais le vent semblait avoir tourné: elle venait de décrocher un CDI d'employée administrative, et allait pouvoir être enfin indépendante. 

Le lendemain de la dispute, elle passe la porte d'un commissariat et dépose plainte pour la première fois, avec à l'appui un certificat médical de 5 jours d'interruption temporaire du travail.

 "Me réconcilier"

Souvent accusées de ne pas prendre suffisamment au sérieux les victimes, les forces de l'ordre sont ici réactives: la plainte de Bernadette est enregistrée et immédiatement transmise au parquet.

Gilou, 45 ans et deux enfants d'une précédente union, est placé en garde à vue, mis en examen et placé sous contrôle judiciaire le 9 juillet, avec interdiction d'approcher son épouse. Il quitte donc la maison.

Le parquet de Lyon "a réagi de façon extrêmement ferme", estime sa procureure-adjointe, Karine Malara. Aurait-il pu aller plus loin ? Difficilement, selon le parquet, car Gilou avait un casier vierge, un emploi et acceptait l'idée d'un éloignement.

Sauf que dix jours plus tard, le 19 juillet, Gilou retourne à la maison. Tout est fermé. "J'ai pensé, c'est bizarre", expliquera-t-il mi-octobre lors d'un procès en correctionnelle pour ses violences du 7 juillet.

"Qu'est-ce qui n'était pas clair quand on vous a dit que vous n'aviez plus le droit de lui parler ?", lui demande ce jour-là le président du tribunal.

"J'aime ma femme, mais elle voulait me quitter. Je cherchais à me réconcilier", répond l'accusé, physique sec, crâne rasé et regard dans le vide.

Le 24 juillet, il suit Bernadette à la sortie du travail. "La voiture n'allait pas vers chez nous, mais dans un autre endroit", dit-il. "C'est pour ça, ça m'inquiète". 

Bernadette savait a priori qu'il la suivait. Pourquoi n'a-t-elle pas prévenu la police ?

Si le parquet avait su, Gilou aurait été déféré. Mais rien ne dit que le juge aurait décidé de l'incarcérer vu son profil. Il aurait pu aussi mettre en place un périmètre d'interdiction plus large ou doter la victime d'un "téléphone grave danger". Un bracelet antirapprochement - qui vient d'être voté à l'Assemblée nationale - aurait permis de savoir qu'il était dans le périmètre d'interdiction.

Le parquet ébranlé

Le 25 juillet à 7h30, Gilou débarque sur le parking professionnel de Bernadette, et l'écrase contre un mur devant ses collègues. "Il a reculé et refoncé sur elle trois fois", selon Me Isabelle Steyer, l'avocate de la famille de Bernadette. Les pompiers n'arriveront pas à la ranimer. Lui finit par se rendre au commissariat.

"Je n'ai pas beaucoup de choses à dire normalement. Pourquoi j'ai tué ma femme ? J'aime ma femme, j'aime vraiment ma femme", a-t-il déclaré lors de son premier procès de la mi-octobre, où il a été condamné à 15 mois de prison ferme pour violences, en attendant celui des assises pour le meurtre de Bernadette.

A l'audience, la voix de Bernadette ne résonnait que par les mots de son unique plainte. Un procès sans les parties civiles, qui n'ont pas été prévenues. 

"Cette affaire est aussi dramatique pour les professionnels qui l'ont vécue, et demande de s'interroger sur la prise en charge des victimes et des prévenus", a reconnu la procureure dans ses réquisitions.

Depuis, le parquet de Lyon a lancé un audit pour la mise en place un nouveau protocole sur la gestion des violences conjugales, côté victimes comme côté auteurs, pour aller plus loin avec les services et associations partenaires. Mais pour Me Steyer, ce drame n'est qu'une illustration de plus de la cruelle ignorance des spécificités du sujet.

"Le contrôle judiciaire, c'est un papier, c'est rien du tout", regrette-t-elle. "Le policier ne pose pas de question sur le danger, il analyse les choses en matière pénale. Dans les violences conjugales ça ne fonctionne pas comme avec les dealers. C'est bien souvent Monsieur tout le monde, sans casier."

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Sandra Laffont