Non, cette photo ne montre pas un soldat sauvant un âne d'un champ de mines pendant la Seconde guerre mondiale

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Une photographie en noir et blanc partagée plus de 9.000 fois depuis le 25 novembre sur Facebook en Afrique montre, selon les internautes qui la font circuler, un soldat sauvant un âne en le portant à travers un champ de mines pendant la Seconde guerre mondiale. "Moralité de cette histoire" selon eux:  les plus dangereux pour les autres sont les "imbéciles qui ne comprennent pas le danger et font ce qui leur plaît". Or l'histoire de ce cliché n'a rien à voir avec une telle leçon: pris en Algérie en 1958, il montre un soldat portant un jeune âne affaibli par la faim. 

Le visage tourné vers le sol, un soldat casqué avance dans un champ. Sur son dos, un sac bien chargé et un jeune âne. Selon les internautes qui la partagent, cette image daterait "de la seconde guerre mondiale" et montrerait un soldat sauvant l'animal d'un champ de mines.

Et d'en tirer une morale applicable "en temps de crise": à l'image de l'âne imprudent, "les premières personnes qu'il faut prendre en charge [dans ces conditions] se sont les imbéciles qui ne comprennent pas le danger et fond ce qui leur plaît (sic)". 

Capture d'écran d'une publication réalisée le 28 décembre 2021

Partagée plus de 9.000 fois depuis le 25 novembre (1, 2, 3, 4...), cette image circule en Afrique francophone sur fond de craintes d'une quatrième vague de Covid-19 sur le continent, comme l'explique Jeune Afrique. Ces publications circulent particulièrement au Mali, où de nouvelles mesures sanitaires ont récemment été décidées pour endiguer l'épidémie, toujours selon cet hebdomadaire.

Accompagnée d'une légende similaire, cette image a également circulé au Mexique en octobre 2020 lors de la seconde vague de l'épidémie de Covid-19 et avait été déjà été vérifiée par l'AFP. Certains gouvernements, notamment en France et en Espagne, avaient à l'époque appliqué de nouvelles mesures restrictives pour tenter de freiner la hausse des contaminations. 

Un âne affaibli

Pourtant, cette image n'a rien à voir avec l'histoire relayée dans les publications virales.

Une recherche d'images inversée sur Google permet de tomber sur la page d'un blogqui raconte que cette photo date de 1958 et montre "un légionnaire de la '13' (13e Demi-brigade de Légion étrangère) en opérations [ayant trouvé] un âne crevant de faim dans le djebel", un terrain montagneux caractéristique d'Afrique du Nord.

Le militaire l'aurait par la suite ramené avec lui et l'animal, surnommé "Bambi", serait devenu "la mascotte de l'unité". Cette histoire, assure l'autrice du blog, a été relatée par le quotidien britannique Daily Mail. 

En cherchant les termes "donkey" (âne), "Daily Mail" et "1958" sur Google, on retrouve en effet le cliché en une du Daily Mirror, un autre tabloïd britannique. Le 19 septembre 1958, comme le montre le site consacré aux archives des journaux britanniques créé en partenariat avec la British Library, le Daily Mirror affichait sur sa première page cette image, avec le titre: "L'âne qui avait rejoint la Légion étrangère". 

Capture d'écran du site de la British Newspaper Archive, réalisée le 28 décembre 2021

"Voici un soldat qui prend en charge le plus gros du travail ['donkey's work' en anglais] et qui semble s'en réjouir", clame cette une. "Il s'agit d'un légionnaire français au grand cœur - un cœur qui a été sensible à la rencontre, aux côtés de son bataillon, avec un jeune âne abandonné par sa mère en Algérie", poursuit le Daily Mirror.

Les soldats, qui patrouillaient alors dans le cadre de la lutte contre le "terrorisme" dans le pays, "décidèrent [d'en] faire leur mascotte". La bête, trop affaiblie pour suivre le pas soutenu des soldats, fut finalement portée jusqu'à la base par le soldat visible dans la photo plutôt que d'être abandonnée à son sort.

L'article ne mentionne ni le nom du ou de la photographe, ni que les soldats traversaient alors un champ miné. 

Contacté par l'AFP en octobre 2020, l'historien Douglas Porch, auteur de "The French Foreign Legion: A Complete History of the Legendary Fighting Force", a confirmé que cette image devait bien avoir été prise en Algérie en 1958.

Il est peu probable que cette photo montre la traversée d'un champ de mines par des soldats français, pour deux raisons. Premièrement, à l'époque, les passages entre les champs de mines étaient indiqués à l'aide de rubans; les soldats et les véhiculent prenaient grand soin de rester sur ces chemins balisés.

"De plus, c'étaient les Français et non le Front de Libération Nationale (FLN) d'Algérie, qui plantaient des mines dans le pays", expliqua Douglas Porch, ajoutant que "le FLN pouvait utiliser des explosifs, comme pendant la bataille d'Alger en 1956" mais que "planter des champs de mines était au-delà de ses capacités". 

L'historien a par ailleurs indiqué à l'AFP que le cliché figurait dans Képi Blanc, la revue de la Légion étrangère française. Elle apparaît également dans une base de données au sujet de la Légion.

Capture d'écran du site Foreign Legion Info, réalisée le 28 décembre 2021

Il y est indiqué qu'elle a été prise en 1958 dans la région Edgar Quinet, aujourd'hui une commune nommée Kais, et que l'homme pris en photo n'était pas un légionnaire mais un "harki musulman" - membre d'une "harka", milice qui regroupait les auxiliaires des troupes françaises pendant la guerre d'Algérie entre 1954 et 1962, à l'issue de laquelle le pays devint indépendant. 

Après que cette histoire a été médiatisée, et notamment au Royaume-Uni, la Société américaine de prévention de la cruauté faite aux animaux accorda un "certificat de mérite pour service distingué" à la Légion - une récompense similaire lui fut attribuée par une société britannique homologue, selon un passage du livre de l'historien Douglas Porch rapporté par le site américain de vérification Snopes.

Traduction et adaptation :