Cette photo de 1904 montre des nonnes tibétaines, et non pas des "Chinois africains"

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Une photo partagée plus de 5.000 fois depuis 2018 et diffusée de nouveau récemment montre, selon les internautes qui la font circuler, un "groupe de Chinois africains". Les membres de ce peuple, les "Jomons", seraient devenus, après un long voyage, "les premiers humains à habiter les îles japonaises". C'est faux: cette image d'un groupe de nonnes tibétaines a été prise au début du 20e siècle au monastère Taktsang, au Bhoutan (Asie du Sud).

Une douzaine de personnes sont assises face à l'objectif. Vêtues de robes à manches longues, elles fixent le photographe. Certaines portent des colliers de perles, d'autres sont coiffées de petits chapeaux. Selon les internautes, il s'agit d'un "groupe de Chinois africains", les "Jomons", qui auraient voyagé du continent africain et seraient entrés au Japon, devenant ainsi "les premiers humains à habiter les îles japonaises"... "35.000" ans avant Jésus-Christ, affirment-ils.

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 8 octobre 2021

Ces publications circulent depuis au moins avril 2018 sur Facebook, et ont recommencé à être diffusées récemment (1, 2, 3). Elles cumulent plus de 5.000 partages.

Des nonnes tibétaines du début du 20e siècle

Pourtant, cette photo n'a pas été prise au Japon et ne montre pas des membres d'un peuple originaire d'Afrique.

Une recherche d'image inversée sur le moteur de recherches Tineye permet de retrouver cette photo sur le site de la banque d'images Alamy. Elle montre un "groupe de nonnes au couvent de Tatsang", un monastère à flanc de montagne dans l'est du Bhoutan (Asie du Sud). Dans un article d'octobre 2010, la radio américaine NPR décrivait la collection à laquelle appartient ce cliché, constituée par John Claude White, un responsable politique embarqué dans une expédition militaire britannique au Tibet de décembre 1903 à septembre 1904.

A l'occasion de cette mission, le contingent de l'Armée des Indes britanniques, dirigé par le colonel Francis Younghusband, a envahi le Tibet, alors sous la tutelle de la dynastie chinoise Qing. "Au début du XXe siècle, le Tibet devint le centre d'un enjeu géopolitique, notamment dans le cadre du "grand jeu" qui opposait en Asie centrale l'Angleterre à la Russie", détaillait le quotidien Le Monde en 2008. "Les Britanniques voulaient ouvrir des voies commerciales au Tibet", mais "ne recevant aucune réponse du gouvernement tibétain, en 1904, ils pénétrèrent au Tibet et parvinrent à Lhassa", poursuivait le journal. Cette expédition s'est notamment fait connaître pour le massacre de Chumik Shenko, au cours duquel l'armée britannique aurait tué plusieurs centaines de Tibétains. Les nonnes dont l'image circule aujourd'hui sur Facebook ont été prises en photos par l'armée lors de cette conquête.

Les ruines d'une forteresse en pierre surplombant la ville de Gyantse, à 230 kilomètres au sud de la capitale tibétaine Lhasa, le 24 août 2003. Cette forteresse a été construite par Chanchub Gyaltsen, un moine du monastère de Thel, qui a pris la tête d'une rébellion contre les forces mongoles au 14e siècle. En 1904, cette forteresse a tenu plusieurs semaines lors d'un siège mené par l'expédition britannique du colonel Francis Younghusband. ( AFP / )

Selon les recherches de l'AFP, l'album qui contenait cette image a été vendu aux enchères en 2010, à Londres.

Quel rapport avec la présence africaine au Japon et le peuple Jomon?

Contrairement à ce qu'affirment les publications virales, les Africains ne sont pas les premiers humains à avoir investi les îles japonaises. "Avant l'époque moderne, les contacts entre les Africains noirs et les Japonais étaient très rares", notait l'historien Gary P. Leupp dans un article académique de 1995. "Contrairement à la Perse, l'Inde et la Chine, [le Japon] n'entretenait aucun lien commercial avec l'Afrique avant la période moderne, et contrairement à ces autres nations asiatiques, il n'a aucunement participé à la traite des esclaves africains", soulignait encore l'expert. 

Ce dernier estime que les Africains ont commencé à être présents de manière significative dans l'archipel à partir de la moitié du 16e siècle, étant alors serviteurs, membres d'équipage ou réduits en esclavage à bord de navires européens.

Brièvement mentionnés dans les publications virales, les Jomons n'ont quant à eux rien à voir avec cette présence africaine sur le sol japonais: ces hommes et ces femmes, des chasseurs-cueilleurs, vivaient pendant la période éponyme, et sont connus pour avoir été parmi les premiers au monde à pratiquer l'art de la poterie, entre 13.000 et 300 avant Jésus-Christ approximativement.

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