Non, cette vidéo ne montre pas du pétrole jaillissant du sol au Mali

Copyright AFP 2017-2021. Droits de reproduction réservés.

Des publications partagées plus de 20.000 fois depuis le 26 juin sur Facebook relaient une vidéo censée montrer du pétrole brut jaillissant du sol au Mali. De nombreux internautes y voient l'explication de la présence militaire occidentale dans ce pays. Ces messages sont infondés: la vidéo montre en réalité une fuite de pipeline dans l'ouest de la Libye, comme le prouvent plusieurs indices visibles dans la vidéos et les indications de plusieurs experts, recoupées par l'AFP. 

Au milieu du désert, un liquide noir aux reflets irisés jaillit du sable. A quelques mètres les unes des autres, trois mares semblent bouillonner: le liquide sombre s'étend autour de ces trois sources et se répand sur le sol. Un homme en treillis, le visage dissimulé par un chèche sombre, filme la scène et échange quelques mots avec l'auteur de la vidéo, qui se tient hors du champ de la caméra.

Ce liquide noir, c'est du "pétrole" qui "a sorti sa tête" au Mali, affirment plusieurs publications cumulant plus de 20.000 partages sur Facebook depuis le 26 juin (1, 2, 3, 4...).  Certains internautes évoquent quant à eux le Sahara, sans préciser l'endroit exact où la vidéo a pu être tournée.

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 8 juillet 2021

 

Dans les commentaires, plusieurs internautes se lamentent: certains craignent l'arrivée de "vautours" comme "la France et les USA" qui ne laisseront jamais les Maliens "tranquilles" et appellent de leurs vœux une présence russe sur le territoire. "Il n'y aura jamais la paix dans la région", s'attriste un autre; "ils ne vont plus partir", lui répond-on. Certains croient même savoir que la lutte contre les "terroriste (sic) au Sahel" n'est qu'une couverture pour exploiter les ressources pétrolifères de la région.

Captures d'écran de commentaires sur Facebook, réalisées le 8 juillet 2021

Fuite d'une pipeline en Libye

En réalité, cette vidéo n'a pas été prise au Mali, mais dans l'ouest de la Libye, et ne montre pas la découverte d'une source de pétrole brut. 

Le premier indice suggérant que la scène se passe en territoire libyen se situe vers la fin de la vidéo: on aperçoit un logo sur le flan de la voiture dont s'approche la caméra (à 1'08). Il témoigne d'une intervention sur ce site de la Petroleum Facilities Guard, un groupe libyen aux contours flous chargé d'entretenir et de défendre les installations pétrolières dans ce pays.

Capture d'écran d'une vidéo Facebook, réalisée le 8 juillet 2021
Capture d'écran de la photo de la page Facebook de la Petroleum Facilities Guard, réalisée le 8 juillet 2021

 

 

Selon Jalel Harchaoui, chercheur spécialiste de la Libye auprès de la Global Initiative against Transnational Organized Crime, la Petroleum Facilities Guard a été créée à l'époque du régime de Mouammar Kadhafi. Après la chute de son régime en 2011, "le label PFG a commencé à être usé et abusé", lorsque une dizaine de milliers de personnes ont été recrutées pour "surveiller le croissant pétrolier", explique cet expert à l'AFP.

Cette étiquette fourre-tout "est un label qui représente parfois un vernis extrêmement superficiel et que l'on vient apposer à des groupes armés qui ont leur propre fidélité, leur propre financement, leur propre alignement politique", alerte cependant Jalel Harchaoui. "Il faut faire extrêmement attention à chaque fois qu'on parle d'eux", et notamment prêter attention à la "zone" ou "l'installation" dont on parle pour identifier plus précisément les membres de ce groupe.

Dans le cas présent, la langue parlée par le cameraman et l'homme visible dans la vidéo est du tamasheq, la "langue des Touareg", selon Charles Grémont, historien et chercheur à l'Institut de Recherche pour le Développement. Plus précisément, il s'agit d'une variante du tamasheq venue du Mali, ce qui n'est pas contradictoire avec l'hypothèse libyenne: "énormément de Touareg du Mali et du Niger se sont installés depuis peu en Libye", note cet expert.

Des recherches en arabe sur Facebook, de fait, permettent de retrouver cette vidéo, publiée par un média libyen sur Facebook. Cette fois, la légende indique bien qu'il s'agit de pétrole dans le "sud de la Libye". D'autres utilisateurs la republient en la situant dans la même région (ici, ici et ici). Dans cette dernière publication notamment, l'auteur  nomme plus précisément l'endroit où ces images auraient été prises: le champ pétrolifère d'Al Sharara, dans le sud-ouest du pays.

Il s'agit d'une "station pétrolière extrêmement importante", détaille pour l'AFP Jalel Harshaoui, du Global Institute. "Il s'agit d'un méga puits qui peut produire, quand tout va bien, jusqu'à 315.000 barils par jour."

Capture d'écran d'une publication Facebook réalisée le 9 juillet 2021

Ce champ pétrolier était contrôlé par le gouvernement de Tripoli jusqu'en février 2019, date à laquelle il a "basculé" aux mains du maréchal Khalifa Haftar, l'homme fort de l'Est du pays. Son Armée nationale libyenne (ANL) autoproclamée s'oppose depuis 2014 au Gouvernement d'union nationale (GNA), qui siège dans la capitale libyenne.

"A partir du moment de la défaite [militaire] d'Haftar en juin 2020, il y a eu un flou" quant au contrôle d'Al-Sharara, poursuit Jalel Harchaoui, qui souligne qu'il existe "une part d'incertitude" quant à la durabilité de la mainmise du maréchal sur ce champ pétrolier.

Contactée, la Petroleum Facilities Guard n'a pas répondu aux sollicitations de l'AFP visant à élucider l'endroit exact et le moment où cette vidéo a été filmée. Néanmoins, des recherches supplémentaires en arabe sur Twitter et Facebook permettent de retrouver des vidéos très similaires à celle que nous vérifions publiées en janvier, février et mai 2021, et localisées par les internautes à Al Sharara. 

La localisation des mares (rectangles rouges), la manière dont le pétrole se répand sur le sable (rectangles verts) ainsi que la topographie du lieu (rectangle jaune) ressemblent fortement à celles de la vidéo que nous vérifions.

Capture d'écran de vidéos Facebook, réalisée le 9 juillet 2021
Capture d'écran de vidéos Facebook, réalisée le 9 juillet 2021

 

 

Capture d'écran d'une vidéo Facebook, réalisée le 9 juillet 2021
Capture d'écran d'une vidéo Facebook, réalisée le 9 juillet 2021

 

 

Capture d'écran d'une vidéo Facebook, réalisée le 9 juillet 2021
Capture d'écran d'une vidéo Facebook, réalisée le 9 juillet 2021

 

 

Ayant visionné la vidéo, Jalel Harchaoui a confirmé à l'AFP que la scène a plausiblement eu lieu récemment à Al Sharara. Il s'agit selon lui d'une "rupture de pipeline". L'AFP n'a pas été en mesure de dater précisément la vidéo: les fuites sont en effet un phénomène fréquent dans cette zone, qui fait perdre aux exploitants des quantités significatives de pétrole, comme l'explique cet article de Bloomberg

Sollicitée par l'AFP, Mathilde Adelinet, enseignante-chercheuse en géophysique, a par ailleurs confirmé que les images montraient une "fuite de pipeline" et non la découverte d'un nouveau gisement. Pour qu'un puits de pétrole soit découvert, il faut en effet "un outil de forage" et d'importantes infrastructures, souligne-t-elle. Or, aucune structure de ce type n'est ici visible. 

Pas d'exploration pétrolière au Mali depuis 2013

Quoi qu'il en soit, l'affirmation selon laquelle du pétrole aurait été découvert au Mali semble fantaisiste. En effet, "il n'y a pas eu d'exploration[pétrolière] depuis quasiment 10 ans au Mali", selon Benjamin Augé, chercheur associé à l'Institut français des relations internationales (Ifri). "Avant 2013, il n'y avait eu que très peu de forage et principalement des campagnes sismiques" dans le pays, ajoute ce spécialiste, en précisant qu'""aucune société n'y est active depuis 2013 même si certaines ont gardé leur permis d'exploration". Des entreprises chinoises, italiennes et algériennes possédaient bien des blocs pétroliers au Mali, mais selon cet expert, "aucun forage n'y a été effectué" et l'exploration pétrolière est aujourd'hui rendue impossible par le contexte sécuritaire.

Le Global Energy Monitor, une plateforme de recensement des infrastructures liées aux énergies fossiles, ne recense en effet aucune pipeline présente au Mali sur sa carte interactive, ce qu'a confirmé à l'AFP James Browning, membre du GEM. Ce dernier précise néanmoins que seules les pipelines produisant plus de 32.000 barils quotidiens sont inclus dans la base de données liée à cette carte.

Capture d'écran du site du Global Energy Monitor, réalisée le 9 juillet 2021

Un tout nouveau puits de pétrole aurait-il pu, malgré toutes ces réserves, être découvert sans que son existence ne soit relevée par les acteurs de la zone, les chercheurs ou le gouvernement ? Impossible, pour Benjamin Augé: "toutes les sociétés qui [mènent ces explorations] ont besoin de beaucoup de moyens: elles sont forcément connues et ne peuvent pas se tenir en dessous des radars", y compris dans des pays dont les structures étatiques sont extrêmement fragiles, précise-t-il. "Dans le pétrole, [ce genre de découvertes et/ou d'explorations secrètes] n'existe quasiment pas", conclut le chercheur.

13 juillet 2021 Corrige le 17e paragraphe: merci de bien lire dans les propos de Benjamin Augé qu'"il n'y a pas eu d'exploration [pétrolière] depuis quasiment 10 ans au Mali" et non qu'"il n'y a pas eu d'exploitation [pétrolière] depuis quasiment 10 ans au Mali"