Attention, ces soldats français ne forment pas des "rebelles terroristes"

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Une vidéo partagée plus de 2.000 fois depuis le 3 juillet montre selon les internautes qui la partagent des militaires français formant des "rebelles terroristes" au Sahel. Attention: ces images montrent bien des soldats de l'opération Barkhane, mais qui entraînent des forces armées reconstituées, a précisé l'armée malienne à l'AFP. Ces bataillons sont notamment composés d'anciens rebelles. Selon l'Etat-major de l'armée française, Barkhane n'organise des actions de formations qu'avec la Force conjointe du G5 Sahel et les forces armées nationales des pays du Sahel, conformément aux accords en vigueur.

Allongé sur le sol, chèche blanc sur la tête, un homme vêtu d'un uniforme couleur sable pointe un fusil vers une cible située hors du champ de la caméra. A ses côtés, un militaire en treillis et chèche noir semble l'aider à viser, avant de prendre sa place et de tirer. "Voilà ! Voilà, c'est bien", l'encourage une voix en français. Autour d'eux, quatre hommes discutent et leur prodiguent des conseils.

Cette vidéo a été vue plus de 100.000 fois et partagée plus de 2.000 fois sur Facebook depuis le 3 juillet. Selon les internautes qui la relaient, elle montrerait une session de formation dispensée par "les militaires français" aux "rebelles terroristes", sans que ceux-ci ne soient nommés ou rattachés plus précisément à des groupes précis. 

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 6 juillet 2021

Formation d'un bataillon de l'armée malienne

Pourtant, cette vidéo ne montre pas des militaires français formant des "rebelles terroristes" au maniement des armes, comme le prétendent les internautes. 

Plusieurs indices dans la vidéo permettent certes d'identifier des soldats français: les quelques mots échangés en français dans la vidéo, tout d'abord, mais également l'écusson bleu-blanc-rouge (rectangle rouge) sur l'uniforme de l'un des formateurs, visible à la 11ème seconde. 

Un écusson est par ailleurs reconnaissable sur l'épaule du militaire français qui tire à la toute fin de la vidéo (loupes rouges): c'est celui de l'opération anti-jihadiste Barkhane, une opération française à vocation régionale au Sahel forte de 5.100 hommes actuellement. 

Capture d'écran d'une vidéo virale sur Facebook, réalisée le 7 juillet 2021
Un soldat de l'armée français fait la ronde dans une zone rurale lors de l'opération Barkhane dans le nord du Burkina Faso, le 10 novembre 2019 ( (AFP / Michele Cattani) / )

 

 

Cependant, cette vidéo a été prise "lors d'une formation que Barkhane prodiguait aux éléments de l'armée reconstituée, aussi appelée BAT-FAR (Bataillon des Forces Armées Reconstituées)", et non pas lors d'une formation clandestine dispensée à des "terroristes", a déclaré le 5 juillet à l'AFP un officier de l'armée malienne, joint par téléphone à Kidal, bastion d'ex-rebelles dans le nord du Mali. "L’exercice de tirs [visible dans cette vidéo], c’était la semaine dernière", a ajouté cet officier.

L'AFP n'a en effet pas retrouvé de publications partageant ces images avant le 3 juillet, date  à laquelle la vidéo que nous vérifions a été mise en ligne.

Les bataillons mixtes de l'armée malienne dite "reconstituée", composés à ratio égal des forces armées maliennes, des combattants de l'ex-rébellion et des groupes armés pro-gouvernement, sont une composante clé de l'accord de paix signé en 2015 à l'issue du processus d'Alger. Cette feuille de route, censée résoudre la profonde crise sécuritaire débutée en 2012 avec le soulèvement de groupes armés indépendantistes touareg puis jihadistes dans le nord du pays, n’est que très partiellement mise en œuvre. Des éléments de cette armée recomposée ont toutefois commencé à se déployer dans le nord du Mali début 2020, notamment à Kidal et Tombouctou.

Contacté par l'AFP, l'Etat major de l'armée française a expliqué de son côté ne pas disposer "à ce stade (...) d'éléments suffisants pour établir le  contexte de cette vidéo, ni distinguer avec certitude les organisations d’appartenance des différentes personnes qui y figurent". "Les forces avec lesquelles Barkhane conduit des opérations et des actions de formation sont la Force conjointe du G5 Sahel et les forces armées nationales des pays du Sahel", a-t-il toutefois précisé.

L'AFP n'a pas été en mesure d'identifier les personnes visibles dans la vidéo. Mais certains soldats qui y apparaissent prononcent des mots en tamasheq, la "langue des Touaregs", selon Charles Grémont, chercheur à l'Institut de recherche pour le développement (IRD), à qui l'AFP a soumis ces images. Un contact touareg a qui l'historien a transféré ces images a confirmé que la langue parlée dans cette vidéo était une variante tamasheq parlée au Mali - même si cette précision n'indique pas avec certitude l'endroit où la vidéo a été tournée. 

 Ce spécialiste confirme par ailleurs qu'"à plusieurs reprises, les militaires de Serval [opération antijihadiste française précédant Barkhane lancée en janvier 2013 au Mali], puis Barkhane, ont mené des opérations avec des combattants touaregs qui leur étaient proches". Néanmoins, "on ne peut pas savoir [en consultant ces images] dans quel 'clan' sont ces Touaregs", nuance-t-il. 

Coopération bilatérale et désengagement progressif

A l'image de ce que montre cette vidéo virale, la force anti-jihadiste française Barkhane collabore depuis des années avec l'armée malienne. Cette collaboration a été suspendue début juin, après un deuxième putsch en neuf mois qui a fait du colonel Assimi Goïta le chef de cet Etat crucial pour la stabilité au Sahel. Le ministère français des Armées a toutefois annoncé qu'elle allait reprendre prochainement.

Un soldat français de l'opération Barkhane à proximité d'une base opérée par les forces armées maliennes, à proximité du mont Hombori (à l'arrière-plan), avant le début des opérations de la force Barkhane dans la région de Gourma, au Mali, le 27 mars 2019. ( AFP / Daphné BENOIT)

Selon la ministre française des Armées Florence Parly, plusieurs cadres du groupe jihadiste Etat islamique au grand Sahara (EIGS) sont morts ou ont été capturés ces dernières semaines par la force française Barkhane et ses partenaires, à l'heure où Paris s'apprête à réduire son dispositif militaire dans la région.

Le président Emmanuel Macron a en effet annoncé un prochain désengagement progressif de la France du Sahel. La force anti-jihadiste française Barkhane va disparaître au profit d'un dispositif resserré, focalisé sur la lutte antiterroriste et l'accompagnement au combat des armées locales. Mais "cette transformation ne signifie pas le départ du Sahel, ni que nous allons ralentir nos opérations de contre-terrorisme" dans la région, a assuré la ministre.