( Abdulghani Essa / AFP)

Non, le survol de la Kaaba à La Mecque n'est pas interdit "à cause de l'attraction magnétique"

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Le survol de la Kaaba, site sacré au centre de la Grande mosquée de La Mecque, en Arabie Saoudite, serait "impossible" pour des raisons physiques, selon des publications extrêmement virales sur Facebook : cet édifice vers lequel les musulmans se tournent pour prier serait un "centre d'attraction magnétique", de nature à perturber la trajectoire des avions et des oiseaux. Cette rumeur est infondée selon des experts en géophysique et des responsables de l'aviation civile contactés par l'AFP: le survol de la ville sainte saoudienne est interdit pour des raisons religieuses, et non scientifiques.

"Savez-vous pourquoi il est interdit de survoler la Kaaba", dans la ville saoudienne de La Mecque, haut lieu de pèlerinage pour les musulmans ? Selon des publications partagées plusieurs milliers de fois depuis au moins août 2020 (1, 2, 3, 4...) sur Facebook, l'explication relève de la géophysique: "c'est un centre d'attraction magnétique", ce qui rend "impossible" tout survol, "que ce soit par des oiseaux même par des avions". 

Le texte, énumère ensuite plusieurs affirmations: la Kaaba serait "un centre de gravité", "un centre d'attraction et de confluence des rayons cosmiques", voire même "le centre de la Terre".

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 1er juillet 2021

Pas d'anomalie magnétique à La Mecque

Pourtant, les hypothèses géophysiques avancées par ces internautes sont sans fondement, selon deux scientifiques à qui l'AFP a soumis ces publications. 

Tout d'abord, celles-ci mélangent deux éléments qui n'ont rien à voir: le magnétisme et la gravité. Le premier est un "champ de force" qui "s'applique à tout objet aimanté", détaille Vincent Lesur, responsable des Observatoires magnétiques à l'Institut de physique du Globe de Paris (IPGP). La gravité, quant à elle, est "l'attraction d'une masse par une autre". Or "pour être un centre de gravité, il faut être une masse, et la masse de la Kaaba par rapport à la masse de la Terre est négligeable", poursuit ce spécialiste du géomagnétisme.

Selon Julien Aubert, chercheur CNRS en dynamique des fluides à l'IPGP, la Terre a bien un champ magnétique qui "prend source dans son noyau fluide en son centre", et "pas à La Mecque".  Le noyau terrestre, en tournant sur lui-même, génère un courant électrique qui, "circulant dans un milieu conducteur [pour la Terre, il s'agit du noyau liquide situé au-dessus du noyau solide au centre de la planète] crée [ce] champ magnétique", explique François Daviaud, de l'Institut rayonnement matière de Saclay, dans cet article pour la revue scientifique Clefs CEA. C'est ce qu'on appelle "un effet dynamo", résume Vincent Lesur, de l'IPGP.

Très concrètement, "quand vous avez une boussole, [son] aiguille est aimantée et s'aligne avec les champs magnétiques, dans la direction du champ local", explique ce dernier. Sur Terre, l'aiguille s'aligne automatiquement vers le nord magnétique - là où convergent les lignes du champ magnétique terrestre. Attention toutefois, cet endroit est à différencier du pôle Nord, et se déplace régulièrement, comme l'explique par exemple cet article de Radio Canada.

Les voyageurs à bord du premier vol touristique de la saison estivale 1999/2000 regardent les aiguilles de leurs boussoles tourner au moment de survoler le pôle magnétique sud, (65 degrés sud, 139 degrés est) au large de la côte antarctique, le 31 octobre 1999. ( AFP / Torsten Blackwood / TORSTEN BLACKWOOD)

Des anomalies magnétiques existent bien à la surface de la Terre: ce sont des "variations du champ magnétique par rapport au champ magnétique global généralement dues à [la présence de] roches aimantées",  détaille le géophysicien Vincent Lesur. Elles sont "très bien cartographiées par les satellites géomagnétiques et les levées aéromagnétiques"(mesure du champ magnétique terrestre pour essayer de détecter les variations locales, NDLR), et ces mesures ne révèlent "rien de particulier à La Mecque", complète Julien Aubert, de l'IPGP.

On trouve notamment des anomalies dans l'Atlantique sud,  au Canada, près de Bangui, la capitale centrafricaine, ou encore à Koursk, au sud de Moscou, en Russie. Ces deux dernières sont les plus fortes anomalies magnétiques terrestres répertoriées à ce jour.

De plus, même lorsqu'une anomalie magnétique est détectée à un endroit, la survoler n'est ni un problème pour les avions, ni pour les oiseaux, contrairement à ce que prétendent les publications que nous vérifions. "Des perturbations magnétiques n’empêchent pas un avion de voler", confirme le géophysicien Julien Aubert. "Elles pourront tout au plus brouiller le compas mais les avions utilisent évidemment des systèmes de géolocalisation plus modernes". Et les animaux "sensibles au biomagnétisme", qui utilisent aussi leurs yeux pour se diriger, n'auront pas non plus de problèmes, précise le chercheur.

Si cette fausse affirmation ne repose donc sur aucune preuve scientifique, elle a peut-être néanmoins émergé d'un phénomène bien réel:  il existe en effet "des boussoles que l’on peut coller sur son tapis de prière et qui donnent la direction de La Mecque quand on les a alignées sur le Nord géomagnétique (proche du Nord géographique) et calibrées en fonction du pays où on se trouve", note Julien Aubert, de l'IPGP. Et de supposer que ces outils constituent "le point de départ de l’intox, à savoir qu’une mauvaise compréhension du dispositif amène certaines personnes à croire que l’aiguille indique directement La Mecque".

Sur l'écran d'un smartphone posé sur un tapis de prière apparaît l'application "Qibla Compass", qui permet d'afficher une boussole indiquant la direction vers la Mecque, avant les prières du vendredi à la mosquée Ibn Rushd-Goethe, à Berlin, le 28 juillet 2017. ( AFP / John MACDOUGALL)

Le survol de La Mecque interdit... pour des raisons religieuses

La rumeur qui court sur les réseaux sociaux au sujet du survol de la Kaaba tombe pourtant juste sur une chose: le survol de la ville sainte saoudienne est bien interdit, mais pour des raisons religieuses, qui n'ont rien à voir avec d'hypothétiques spécificités géophysiques.

Contactés, le Syndicat National des Pilotes de Ligne (SNPL) et la compagnie aérienne Air France, qui dessert plusieurs destinations en Arabie Saoudite, confirment de concert à l'AFP que "le survol de La Mecque est interdit". 

Cette interdiction est justifiée par une "raison idéologique", précise pour sa part le service de presse du SNPL, "par respect pour la Kaaba". En effet, comme le note le site du Routard, "l’accès à La Mecque [et donc par extension l'accès à la Kaaba, site de pèlerinage sacré][...] est strictement [...] interdit aux non-musulmans". Cette interdiction inclut l'espace aérien au-dessus de la ville. Il n'y a d'ailleurs pas d'aéroport à La Mecque: les pèlerins qui se rendent dans la ville par avion passent généralement par les aéroports de Jeddah ou de Médine. 

Cette interdiction de survol apparaît clairement sur les captures d'écran du logiciel Lido eRoute Manual, un logiciel permettant de visualiser les cartes de navigation à l'usage des pilotes, communiquées par le SNPL à l'AFP: sur la première image ci-dessous, la zone de La Mecque "est indiquée P01", "P" signifiant "prohibited" (interdit).

Sur la seconde, il est précisé qu'il n'y a aucune limite à cette restriction, ni en terme d'altitude ("GND", "ground", soit le sol, étant la limite basse et la limite haute étant "UNL", "unlimited", c'est-à-dire illimitée) ni en terme de temps (le "temps d'activité" étant "H24"). Ces conditions d'interdiction ont été confirmées par un porte-parole d'Air France à l'AFP.

Capture d'écran du logiciel Lido eRoute Manual, réalisée le 30 juin 2021
Capture d'écran du logiciel Lido eRoute Manual, réalisée le 30 juin 2021

 

 

Il est facile de vérifier que les avions commerciaux ne survolent en effet pas La Mecque: grâce au site FlightRadar, qui permet de suivre en temps réel les vols (principalement commerciaux) à travers le monde, on s'aperçoit qu'en effet, aucun avion ne survole la ville. 

Capture d'écran du site FlightRadar, réalisée le 2 juillet 2021 à 11h45

A noter qu'il existe tout de même quelques exceptions à cette interdiction de survol de La Mecque: les hélicoptères, eux, peuvent passer au-dessus de La Mecque et même y atterrir, notamment ceux de la protection civile. En 2006, par exemple, des hélicoptères avaient été autorisés à voler au secours des pèlerins après l'effondrement d'un immeuble dans une ruelle de la ville. Ce drame avait coûté la vie à au moins 76 personnes et fait une soixantaine de blessés.

Par ailleurs, plusieurs hôtels situés dans la ville sainte sont équipés d'héliports, comme on peut le voir sur Google Maps, notamment le Fairmont Makkah Clock Royal Tower, opéré par le groupe Accor, et Al Shohada Hotel, tous deux situés à moins de quinze minutes à pied de la Kaaba.

Contactés, l'Autorité Générale de l’Aviation Civile d’Arabie Saoudite (GACA) et le ministère des Affaires islamiques, de la Dawah et de l'orientation religieuse n'ont pas répondu aux sollicitations de l'AFP.

Les zones interdites de survol, un phénomène courant

Contrairement à ce que laissent supposer les publications virales que nous vérifions, la présence d'une zone interdite de survol, comme au-dessus de La Mecque, n'est pas exceptionnelle. D'autres lieux sont dans la même situation, notamment "certains lieux en Israël dont le survol est également interdit par les religieux", souligne le Syndicat national des pilotes de ligne; "des procédures d'approche et de départ existent pour les contourner".

Les décisions d'interdiction de survol, qui peuvent être limitées ou non dans le temps et en terme d'altitude, peuvent également s'appliquer à une multitude d'autres situations qui n'ont rien à voir avec la présence d'un bâtiment ou d'un objet sacré. "Il peut y avoir la présence d'une centrale nucléaire", cite par exemple un porte-parole d'Air France. On peut également "fermer temporairement un espace aérien" pour des exercices ou des manœuvres militaires, une opération qui est "à la main de chaque Etat souverain, qui émet un Notice to Airmen (NOTAM)", indique-t-il. Ces documents, listés sur le site de l'Organisation internationale de l'aviation civile (OACI), indiquent aux compagnies aériennes les lieux qu'elles ne peuvent pas survoler, ainsi que les conditions de cette interdiction. 

2 juillet 2021 Modification de la légende d'une capture d'écran, reformulation du 2e paragraphe