Non, ces images ne montrent pas des multinationales occidentales soutenant le M23

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Des représentants de multinationales occidentales surpris en plein conciliabule avec des rebelles du M23 dans l'est de la République Démocratique du Congo ? C’est ce que prétendent plusieurs publications virales sur Facebook. Photographies à l’appui, leurs auteurs suggèrent une alliance visant à déstabiliser la RDC entre des sociétés étrangères, les autorités rwandaises et le principal groupe armé dans cette région troublée. Attention, ces images montrent en réalité une réunion entre l'ancien chef de guerre Laurent Nkunda et des diplomates en 2008.

"Voici ceux contre qui la RDC fait face. Ces hommes blancs en cravate, les multinationales Américaines, Anglaises, Canadiennes et Françaises qui sont derrière le Rwanda et son M23", affirme une publication Facebook mise en ligne le 31 octobre 2022. Sur les photos qui accompagnent le texte, on peut voir des hommes en uniforme militaire, coiffés de bérets verts, s’adressant à un groupe de personnes désignées comme les "blancs en cravate". Sur l’image, on peut voir deux hommes en costume et deux femmes qui fixent un tableau sur lequel leur interlocuteur dessine une carte.

Capture d'écran Facebook réalisée le 08 novembre 2022

De nombreux autres posts reprennent cette hypothèse avec les mêmes images (1,2,3...). Ces publications, qui accusent le Rwanda voisin d’appuyer le Mouvement du 23-Mars (M23) avec le soutien de multinationales occidentales, suscitent de nombreuses réactions hostiles des internautes en pleine recrudescence des violences dans l'est de la RDC.

Le M23, ancienne rébellion tutsi, a repris les armes fin 2021 et conquis plusieurs localités du territoire de Rutshuru, dans le Nord-Kivu, dont Bunagana, cité stratégique à la frontière ougandaise, en juin dernier. Après plusieurs semaines d'accalmie, les rebelles ont repris l'offensive le 20 octobre et étendu leur emprise vers l'ouest, en direction de la capitale provinciale Goma.

Kinshasa - de même que les experts de l'ONU dans un rapport rendu en juillet - dénonce le rôle trouble de Kigali, accusée de soutenir cette rébellion. Ce que le Rwanda continue de nier, accusant de son côté l’armée congolaise d’être l’alliée des Forces démocratiques de libération du Rwanda, une rébellion hutu rwandaise réfugiée en RDC depuis le génocide des Tutsi en 1994.

Ce bras de fer diplomatico-militaire s’accompagne sur les réseaux sociaux d’une vague de désinformation et d’attaques mutuelles entre les deux pays, comme en témoigne cette publication sur Facebook accompagnée de commentaires amers envers le Rwanda et les supposés soutiens internationaux à la rébellion.

Capture d'écran Facebook réalisée le 08 novembre 2022

Cependant, les photos publiées sur Facebook n’ont aucun lien avec l’offensive actuelle du M23. Une recherche par image inversée grâce à Google Image nous permet de retrouver l’ensemble des photos publiées sur Facebook. Sur le blog "FREEDOM FOR GENERAL LAURENT NKUNDA", nous retrouvons un article publié le 22 janvier 2014, qui revient, avec les mêmes images, sur une rencontre organisée en 2008 entre l'ex-chef de guerre congolais Laurent Nkunda et Roeland Van de Geer, alors représentant spécial de l’Union Européenne pour la région des Grands Lacs.

Laurent Nkunda, de son vrai nom Laurent Nkundabatware Mihigo, est un général congolais entré en rébellion ouverte contre les autorités politiques et militaires de la RDC dans les années 2000. A l'issue de la présidentielle de 2006, il a fondé dans la région du Kivu une milice baptisée le Congrès national pour la défense du peuple (CNDP). Ce général mutiné a fait l'objet d'un mandat d’arrêt international, accusé de nombreux crimes de guerre et crimes contre l’humanité.

Selon un câble diplomatique publié par Wikileaks, la rencontre entre le diplomate européen et Laurent Nkunda a eu lieu le 9 octobre 2008. Le document indique que Roeland Van de Geer avait notamment tenté de convaincre l'ex-général de respecter l’accord de paix signé à Goma en janvier 2008 entre le gouvernement congolais et une vingtaine de groupes rebelles. A la suite de cette rencontre, Roeland Van de Geer avait souligné qu'"il n'était pas optimiste" concernant la fin des hostilités.

Contacté le 7 novembre 2022 par l’AFP, Roeland Van de Geer confirme que "ces photos ont été prise en 2008". "Entre mars 2007 et janvier 2011, j'ai occupé le poste de Représentant spécial de l'UE pour la région des Grands Lacs et, à ce titre, j'ai fréquemment rencontré les gouvernements de la région, des organismes internationaux tels que la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs (CIRGL) et les groupes armés de l'est de la RDC, notamment divers groupes Maï-Maï et le CNDP" de Laurent Nkunda, explique-t-il.

Capture d’écran du blog freelaurentnkunda : Roeland Van de Geer en compagnie du général Laurent Nkunda

Revenant sur le contexte de la rencontre avec Laurent Nkunda, Roeland Van de Geer explique que ce jour-là, "les envoyés spéciaux pour les Grands Lacs ont rencontré les gouvernements, les organismes internationaux et les groupes armés impliqués dans les conflits dans les Grands Lacs dans le but de trouver des résolutions pacifiques pour les conflits et de créer des conditions pour la réduction de la pauvreté et le développement socio-économique dans la région des Grands Lacs".

"Les photos ont été prises en 2008. J’ai commencé mon travail en mars 2007 et le leader du CNDP, Nkunda, a été arrêté au Rwanda au début de 2009", conclut l’ancien représentant spécial de l’UE pour la région des Grands Lacs.

Depuis son arrestation par les autorités rwandaises en janvier 2009, Laurent Nkunda est officiellement assigné à résidence à Kigali. Les appels congolais en faveur de son extradition sont restés jusque-là lettre morte et des rumeurs faisant état du retour de l'ex-chef rebelle dans l'est de la RDC, où il a sévi de nombreuses années, ressurgissent de temps à autre.

« Le 26 mars 2010, la Cour suprême du Rwanda décide, qu‘ayant été capturé par l’armée rwandaise, Laurent Nkunda devra être jugé devant un tribunal militaire au Rwanda. Ensuite, plus rien... Est-il encore détenu ? Est-il libre ? Cela fait maintenant plus de 10 années qu’on ne sait plus rien sur la situation judiciaire de Laurent Nkunda au Rwanda. Une chose est sûre, ses victimes attendent que justice soit faite », écrivait en avril 2022 l’ONG Action chrétienne contre la torture et la peine de mort, qui fait campagne pour que l'ancien général soit jugé.

De nouveaux incidents ont encore envenimé les relations tendues entre la RDC et le Rwanda ces derniers jours, alors que le M23 se trouve à moins de 30 km de Goma, chef-lieu de la province du Nord-Kivu. Kinshasa a décidé le 29 octobre d’expulser l'ambassadeur rwandais, affirmant détenir des rapports émanant notamment de drones qui démontreraient l’arrivée massive des troupes rwandaises sur le sol congolais pour appuyer le M23.

L’armée congolaise a déployé depuis dimanche 6 novembre deux avions de chasse Sukhoï-25 dans le Nord-Kivu. Lundi, le Rwanda a protesté contre la violation de son espace aérien par l'un de ces engins qui, selon Kigali, s'est même brièvement posé sur la piste de l'aéroport rwandais de Rubavu, près de la frontière congolaise. Kinshasa a reconnu un survol "malencontreux" du territoire rwandais lors d'un vol de reconnaissance par un avion "non armé".

Des accusations similaires portant sur le soutien de forces militaires étrangères au Rwanda et au M23 contre Kinshasa ont été relayées ces derniers jours sur les réseaux sociaux. Dans cet article, le site Congo Check montre qu'il s’agit de vieilles images sorties de leur contexte, relatives à une formation américaine à l’endroit des forces rwandaises en 2016.

9 novembre 2022 Ajoute liens archivés vers des publications Facebook