Non, aucune loi française n'interdit aux présidents africains de se faire soigner en France

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Une publication relayée des centaines de fois sur des pages Facebook en Afrique francophone depuis fin juillet affirme que l'Assemblée nationale française a voté une loi empêchant les présidents africains de se faire soigner dans les hôpitaux en France. Le projet aurait été porté par les députés de La France insoumise, le parti politique de gauche radicale mené par Jean-Luc Mélenchon. Il s'agit d'une fausse information. Contactés par l'AFP, l'Assemblée nationale et La France insoumise démentent. 

Les présidents africains ne pourront plus se faire soigner en France, affirment les publications. La rumeur a été partagée plus de 380 fois sur Facebook (1,2,3,4,5,6,7,8) depuis le 25 juillet. Ce projet aurait abouti grâce au travail des "députés français, avec à leur tête M. Jean-Luc Mélenchon". La loi priverait d'accès aux hôpitaux français notamment "les présidents africains en fonction".

La majorité des publications est illustrée par un selfie de Jean-Luc Mélenchon et des membres de la France insoumise, souriants et poing levé. 

Capture d'écran Facebook, réalisée le 2 septembre 2021

Dans les commentaires, certains internautes applaudissent  une décision qui poussera ces dirigeants à "développer des hôpitaux dans leur propre pays" plutôt que de miser sur les hôpitaux de l'hexagone. 

Capture d'écran de commentaires d'internautes publiés sur Facebook, réalisée le 6 septembre 2021
Capture d'écran de commentaires d'internautes publiés sur Facebook, réalisée le 6 septembre 2021

 

 

Et pour cause, en France, plusieurs hôpitaux sont connus pour accueillir ou avoir été le centre de soin de présidents ou de responsables africains. La pratique est courante. 

Rien qu'en Côte d'Ivoire, pas moins de trois Premier ministres ont été évacués vers des hôpitaux français en l'espace d'un an. Amadou Gon Coulibaly, hospitalisé en mai et décédé le 8 juillet 2020. Hamed Bakayoko, hospitalisé en février 2021 et mort le 10 mars. Et récemment Patrick Achi , depuis revenu à son poste.

"Pas connaissance d'une telle loi"

Contrairement à qui se dit sur Facebook, aucune législation française n'a été votée pour mettre fin à ces évacuations sanitaires. Contacté par l'AFP, le service presse de l'Assemblée nationale déclare "ne pas avoir connaissance d'une telle loi". 

Même constat, du côté de La France insoumise. "Cela ne me dit rien", a dit à l'AFP la responsable des relations presse Juliette Prados. "Les collaborateurs qui s'occupent de suivre les textes et propositions de loi à l'Assemblée ne savent pas sur quoi se fondent ces publications", a-t-elle ajouté. 

Si cette loi avait été votée, elle serait visible dans le Journal officiel, dans lequel sont publiées les nouvelles lois françaises. Ou encore sur le site de l'Assemblée nationale, dans les rubriques où apparaissent les propositions de loi ou les projets votés par Jean-Luc Mélenchon et d'autres parlementaires du parti. Or l'AFP a parcouru ces sites et n'a rien trouvé.

Photo détournée 

Le selfie des députés de La France insoumise qui accompagne ces publications a bien été partagé par Jean-Luc Mélenchon sur son compte Twitter le 23 juillet, mais n'a pas de lien avec un projet de loi concernant les présidents étrangers.. Cette photo a été prise lors d'une longue nuit de débat à l'Assemblée nationale concernant le pass sanitaire contre le Covid-19.

"Aveu d'échec"

Les évacuations sanitaires des chefs d'Etat africains vers la France sont courantes mais se déroulent la plupart du temps de manière discrète. Comme le montrent les commentaires dans les publications Facebook au centre de cet article, ces évacuations sont souvent impopulaires. 

L'ancien président algérien Abdelaziz Bouteflika est passé par la France en 2005,2006, 2013 et 2014, aussi bien pour des bilans de santé que des longs séjours.  En 2012, l'ancien président mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz a été évacué à Paris pour des soins complémentaires. Il venait d'être opéré après avoir été touché par balle. Le président ivoirien Alassane Ouattara, l'ancien président malien Ibrahim Bouboucar Keita, ou encore le roi du Maroc Mohamed VI  figurent aussi sur la liste des gouvernants qui sont allés en France se faire soigner. 

Cette pratique ne s'arrête pas qu'aux chefs d'Etats, puisque ministres et même opposants y ont recours. Cela a été le cas avec l'opposant malien Soumaila Cissé, décédé du Covid-19 dans un hôpital parisien après son évacuation en décembre 2020. Ou encore Guy-Brice Parfait Kolelas, opposant au président congolais, mort en France du coronavirus en mars 2021. 

Le Docteur Roger Moyou-Mogo, médecin exerçant en région parisienne et journaliste joint par l'AFP, pense que ces évacuations sont  "des aveux d'échec de leur politique. Ils reconnaissent ainsi que leur pays a un système de santé défaillant". "Pourtant il y a beaucoup de médecins de qualité, mais sans moyens", ajoute-t-il.

Pour lui, la France n'aurait aucun intérêt à voter une telle loi étant donné que les hôpitaux français profitent aussi de ces pratiques, puisque les dirigeants africains "sont prêts  à dépenser de grosses sommes pour leur santé".