Non, ces clichés ne montrent pas la transformation de cellules sanguines après la vaccination anti-Covid

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Quatre photographies de vues au microscope sont présentées depuis le mois de mai dans une publication virale comme la preuve que les injections anti-Covid à ARN messager transformeraient de manière permanente les cellules sanguines des personnes vaccinées. Mais des experts interrogés par l'AFP expliquent que ces clichés de frottis de globules rouges n'ont pas de rapport avec la vaccination anti-Covid, et que cette publication, qui ne partage pas la méthodologie qui la mène à une telle conclusion, ne présente "aucune base scientifique".

Alors que plus de 32 millions de Français ont déjà reçu une première dose de vaccin contre le Covid-19, une publication prétend alerter sur les dangers des injections à ARN messager.

En guise de preuve, l'article relaie quatre images de vues au "microscope à fond noir", qui auraient été partagées par "une biologiste et spécialiste en nutrition". Ces clichés comparent, selon l'auteur de la publication, des "analyses de sang" de personnes avant, puis après avoir reçu une injection anti-Covid utilisant la technologie de l'ARN messager.

Capture d'écran prise le 23/06/21
Capture d'écran prise le 23/06/21

 

 

Le texte accompagnant les clichés explique que "des cellules sanguines parfaitement saines" visibles sur la première image auraient "changé radicalement au cours des jours suivant" l'injection anti-Covid pour devenir "couvertes de bosses et de protubérances" sur la dernière photographie.

Cette évolution se traduit également, d'après la publication, par la présence" d'innombrables nanoparticules étrangères (taches blanches) qui apparaissent dans votre sang peu après l'injection" , et finiraient "par pénétrer dans toutes les cellules" du corps qui ne pourrait plus "jamais s'en débarrasser ".

La publication en conclut que les vaccins anti-Covid à ARN sont des "injections mortelles" qui constituent "un crime de génocide de masse contre l'humanité".

Ce texte est la traduction littérale d'une publication postée début mai en anglais sur Facebook, et partagée plus de 3.300 fois depuis. Elle a été reprise dans de nombreuses langues comme en espagnol, en italien, ou encore en japonais. En France, ces images circulent également depuis la fin du mois de mai sur de très nombreux sites comme Q-Actus, Cielvoilé, Cogiito, EchoDesMontages, ainsi que sur les réseaux sociaux Facebook, VK, ou encore Twitter.

Des vaccins pour entraîner l'organisme

Actuellement en France, deux vaccins contre le virus Sars-CoV-2 utilisent l'ARN messager : ceux des laboratoires Pfizer/BioNTech et Moderna.

Cette technique consiste à injecter dans l'organisme une molécule d'ARN messager qui contient le code génétique d'une protéine du Sars-CoV-2, le virus à l'origine du Covid-19. La cellule du patient va lire ce code et produire elle-même la protéine S du virus, déclenchant du même coup une réponse immunitaire dans l'organisme. Ainsi entraîné, le corps saura se défendre contre une vraie infection de Sars-CoV-2 si la personne venait à le contracter.

Le fonctionnement des vaccins à ARN messager

Que montrent ces images ?

Les quatre images partagées abondamment sur les réseaux sociaux sont des frottis de globules rouges, un examen qui consiste à prélever un échantillon de sang puis à en étaler une goutte sur une lame de microscope pour analyser la qualité et la quantité de cellules sanguines d'un patient.

Habituellement, "on regarde les globules rouges après frottis sanguin et coloration au MGG (coloration May-Grünwald Giemsa), a expliqué le 21 juin à l'AFP Chloé James, praticienne d'hématologie et d'hémostase au CHU de Bordeaux. Ici les photos sont prises sur des globules rouges remis en suspension, sans étalement, sans fixation, sans coloration."

Il est important de vérifier que les globules rouges ne présentent pas d'anomalies car ces cellules sanguines permettent de transporter de l'oxygène des poumons vers les différents tissus de l'organisme.

Un globule rouge sain présente normalement une forme de disque biconcave et un centre clair, visible en blanc sur les images. Il est dépourvu de noyau.

Pour les experts interrogés, la deuxième image partagée dans la publication virale est celle qui ressemble le plus à un frottis de globule rouge sain. Or, les internautes relayant cet article assurent que ce cliché montre "que les cellules ont changé radicalement" après une vaccination anti-Covid.

Capture d'écran prise sur Twitter le 22/06/21
Capture d'écran prise sur le site campus.cerimes.fr

 

 

"En fonction du milieu dans lequel on re-suspend les globules rouges, il y a des échanges d'eau qui se font et le globule rouge peut changer de forme en devenant trop rond comme sur la première photo, normal comme sur la deuxième photo, ou bien « déshydraté » comme sur la quatrième photo", poursuit Chloé James, en notant qu'il n'y a pas "de lien avec le vaccin" anti-Covid et ces clichés.

Sur la troisième image, difficile d'identifier précisément ce que sont les taches blanches observées, note la biologiste Chloé James, qui explique que ces points ne sont cependant "certainement pas des nanoparticules".

En effet, sur ces photographies, les globules rouges sont observés depuis la lentille d'un microscope optique et non d'un microscope électronique. Or, la résolution d'un microscope optique est trop faible pour permettre de voir des particules lipidiques, nanoparticules utilisées dans les vaccins à ARN pour encapsuler l'ARN messager mais qui ne sont pas pour autant dangereuses, comme l'ont expliqué des experts dans ce précédent article de l'AFP.

Sur la quatrième image, on distingue de nombreuses petites projections épineuses, qui sont, selon l'auteur de l'article, la preuve que des cellules "lisses et symétriques" seraient devenues avec la vaccination à ARN messager "couvertes de bosses et de protubérances". Pour Véronique Vergé, médecin biologiste au département de biologie et pathologies médicales du centre Gustave Roussy, cet aspect évoque des échinocytes, une forme de membrane cellulaire anormale des globules rouges caractérisée par des projections épineuses espacées régulièrement.

 

Capture d'écran d'un cours des Hôpitaux Universitaires de Genève

 

"Les échinocytes se retrouvent dans différentes maladies comme l'insuffisance rénale, des ulcères hémorragiques et cancers de l'estomac, certaines maladies du foie..." voire "lorsque les lames de microscope sont mal préparées "note le laboratoire d'analyses médicales Biron sur son site internet, sans faire mention d'injection à ARN.

Les vaccins à ARN ne modifient pas les gènes des patients

Avant même les résultats des essais cliniques, les vaccins à ARN messager ont été l'objet de nombreuses fausses allégations partagées sur les réseaux sociaux. La plus répandue est que l'ARN messager pourrait modifier de manière permanente les gènes des patients vaccinés et ceux de leurs enfants par le biais de l'instruction génétique qu'il envoie à l'organisme.

C'est également l'idée véhiculée par cette publication, qui prétend qu'une transformation des cellules sanguines des personnes vaccinées ferait que ces patients "ne ser[ont] plus jamais le[s] mêmes[s] et que votre santé sera fortement affectée pour le reste de votre vie".

Mais "les ARNm sont des molécules qui ont une durée de vie très courte donc il n'y a aucune chance qu’un ARNm injecté chez un individu puisse se balader très longtemps dans la circulation sanguine", a estimé le 10 juin auprès de l'AFP Frédéric Altare, immunologue et directeur de recherche à l'Inserm . D'ailleurs, le vaccin est injecté directement dans le muscle de l'épaule et pas en intraveineuse donc la probabilité même qu'il se retrouve dans le sang est quasi-nulle, alors qu'il survive ensuite assez pour aller perturber d'autres cellules est complètement impossible", poursuit le scientifique.

"Il est certain qu’au bout de très peu de temps, après avoir entraîné la synthèse des antigènes (ou protéines, ndlr) contre lesquels se développent les anticorps, l'ARN vaccinal sera détruit", expliquait également en décembre le généticien Axel Kahn. La protéine "ne va pas être produite en permanence, ça va s'arrêter", car comme pour tout vaccin, le système immunitaire va détruire les cellules qui produisent la protéine virale : "le processus va donc s'éteindre de lui-même", abondait en novembre le biologiste Bruno Pitard (Inserm/Université de Nantes), à la tête d'une startup qui travaille sur cette technologie vaccinale.

L'article mentionne également l'ostéopathe américaine Sherri Tenpenny et le professeur Luc Montagnier pour appuyer la thèse selon laquelle les vaccins à ARN seraient des "injections mortelles", deux figures controversées dans le milieu scientifiques et dont les déclarations autour de la pandémie ont déjà fait l'objet de vérifications par l'AFP (ici et ici).

Enfin, les experts interrogés soulignent que la publication virale ne partage aucune information sur la provenance de ces images, la technique d'imagerie utilisée ou le contexte dans lequel ces images auraient été prises. "Il ne s'agit pas d’un article scientifique, il n'y a aucune indication sur la méthodologie ou autre. Cela suffit pour dire que cette assertion n'a aucune valeur", a ainsi relevé la biologiste Véronique Vergé.

Aujourd'hui, les vaccins autorisés en France font l'objet d'une phase de pharmacovigilance renforcée, pour suivre de près les effets secondaires des vaccins aussi bien par l'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), qu'à l'échelle européenne, par l'Agence européenne des médicaments (AEM).

A l'échelle mondiale, au moins 2,414 milliards de doses de vaccins anti-Covid ont déjà été administrées, selon le comptage établi par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) à la date du 23 juin.

Capture d'écran prise sur le site de l'OMS le 23/06/21
Juliette Mansour
VACCINS COVID-19